Un théâtre pour faire société : Geoffrey Gaquère et sa première saison au TNM

entrevue avec
Geoffrey Gaquère
Directeur artistique, Théâtre du Nouveau Monde
Entrevue

« L’Orestie » d’Eschyle, présentée du 22 septembre au 21 octobre 2026

publication
15 avril 2026
mise à jour
21 avril 2026
temps de lecture
5 minutes
Un texte de
Philippe Couture

À l’aube de son 75ᵉ anniversaire, le Théâtre du Nouveau Monde amorce un nouveau chapitre avec la première saison signée par son nouveau directeur artistique, Geoffrey Gaquère. Entre fidélité au répertoire et désir d’en faire un levier pour penser le présent, cette programmation se déploie comme une réflexion sur les fondements du vivre-ensemble. Rencontre avec un directeur qui envisage le TNM comme un lieu de mémoire, de transmission et de débat.

Au-delà de sa mission de théâtre de répertoire, qu’est-ce que représente le TNM pour vous aujourd’hui ?

Pour moi, le TNM doit demeurer un lieu d’une certaine démesure. Toute proportion gardée, bien sûr, mais c’est un théâtre qui a les moyens — et donc la responsabilité — de porter des formes plus amples, plus rassembleuses. C’est ce qui fait aussi sa marque : un lieu capable de réunir beaucoup de monde, autant sur scène que dans la salle. Si le TNM accueille des dizaines de milliers de spectatrices et spectateurs chaque année, il doit aussi être un espace de rassemblement pour la communauté artistique. Il y a quelque chose de très fort dans le fait de voir de grandes distributions, de croiser les générations, de créer des rencontres entre interprètes, entre publics.

Et puis il y a aussi le plaisir — un plaisir très simple, mais essentiel — de retrouver de grands interprètes face à de grands rôles. C’est une des forces du TNN : offrir ces rendez-vous-là. Voir une actrice ou un acteur s’attaquer à une œuvre, dans un écrin comme celui-là, ça fait partie de l’expérience.

Quels sont les principaux défis auxquels vous êtes confronté aujourd’hui ?

Le défi central, c’est le public. Comment continuer à le développer, à le déployer, dans une société qui change dans son rapport à la langue, à la culture, à la jeunesse. Je fais attention au mot : il ne s’agit pas de « renouveler », mais bien de déployer. Le public est là, il est fidèle, et il faut en prendre soin — sans lui, le TNM n’existe pas. Mais il faut aussi réussir à rejoindre d’autres générations, d’autres réalités, faire en sorte que le public ressemble davantage à la société d’aujourd’hui. Et puis il y a la réalité économique : on doit absolument remplir la salle à 85 % pour simplement arriver à l’équilibre. Tout devient une question d’équilibre, justement, entre ambition artistique, accessibilité et viabilité.

Dans quel état avez-vous trouvé le TNM, et quel cap souhaitez-vous lui donner ?

J’ai trouvé un théâtre en très bonne santé du point de vue de sa fréquentation. C’est précieux, et il faut absolument préserver cela. C’est à partir de cette base qu’on peut construire. Mais je suis aussi arrivé dans un lieu encore en chantier ; les travaux ne sont d’ailleurs pas encore complètement terminés. Aujourd’hui, l’enjeu, c’est de donner pleinement sens aux outils qu’on s’est donnés, notamment la nouvelle salle Réjean-Ducharme.

Pour moi, ce n’est pas une salle de diffusion supplémentaire. Ce qui manque à Montréal, ce ne sont pas des lieux pour diffuser des nouvelles créations, mais des espaces pour réfléchir au répertoire, en adéquation avec la mission du TNM. Explorer les classiques, travailler leur relecture, accompagner des artistes dans cette démarche — c’est là que le TNM peut être complémentaire à ce qui se passe dans les autres salles, sans nécessairement tout focaliser sur la diffusion. C’est ce qu’on met en place avec des résidences, des partenariats avec les écoles, notamment l’UQAM et ses penseuses et penseurs qui vont accompagner la prochaine saison, un travail autour de la transmission. Il s’agit vraiment de déployer l’outil dans ce qu’il a de spécifique.

« Confessions d’un enfant du siècle dernier » de Michel Tremblay, présentée du 10 novembre au 5 décembre 2026
« Bashir Lazhar » d’Evelyne de la Chenelière, présentée du 10 novembre au 5 décembre 2026

Votre saison affirme un retour fort au répertoire. Que signifie pour vous la notion de « classique » aujourd’hui ?

Un classique, c’est une histoire qu’on connaît, mais qu’on a besoin de se raconter encore. Parce qu’on n’a pas fini de comprendre comment vivre. L’Orestie, par exemple, c’est un texte fondateur, mais d’une actualité troublante : il parle de justice, de pouvoir, de guerre, de démocratie. Il résonne directement avec notre époque. On traverse un moment de fragilité démocratique, et ces œuvres permettent de penser cela. Le TNM a une force de frappe : il rejoint un large public, ici et en région lors de nos tournées. Cette portée implique une responsabilité : celle de faire dialoguer ces textes avec le présent.

Votre programmation semble traversée par une même question : comment faire société. Est-ce un fil conducteur conscient ?

Oui, très clairement. L’idée, c’est de faire du TNM une place publique, un lieu de réflexion Les spectacles s’articulent autour de grands piliers : justice, démocratie, éducation, culture. Ce sont des fondements essentiels du vivre-ensemble. Avec Bachir Lazhar, par exemple, je voulais aborder l’altérité, le regard de l’autre, mais aussi la question de l’éducation. Si on doit garder un seul pilier, c’est celui-là. Et avec Ubu roi, réfléchir à la figure du tyran aujourd’hui, mais par le rire. Parce que le rire, dans certains contextes, devient une forme de résistance. Parfois, c’est même un geste de survie.

Vous insistez aussi sur la nécessité de constituer un répertoire québécois. Comment cela s’inscrit-il dans votre vision ?

Si on est capables de monter Molière ou Shakespeare, on doit être capables de construire notre propre mémoire. Cela passe par la reprise d’œuvres québécoises qui ont marqué les dernières décennies, mais qui peuvent être relues aujourd’hui autrement. Faire entrer ces textes au répertoire, leur redonner une vie, c’est essentiel. Et c’est aussi une manière d’ouvrir le canon — notamment à des écritures féminines — dans un paysage longtemps dominé par des voix masculines.

« Ubu roi » d’Alfred Jarry, présentée du 9 mars au 4 avril 2027

« La vie de Galilée » de Bertolt Brecht, présentée du 20 avril au 16 mai 2027

À travers cette première saison, Geoffrey Gaquère esquisse un projet clair : faire du TNM un théâtre où le passé éclaire le présent, et où les grandes œuvres deviennent des outils pour penser le monde. À 75 ans, l’institution ne se contente pas de célébrer son histoire : elle s’affirme comme un lieu où se rejoue, encore, la possibilité de faire société.

Théâtre du Nouveau Monde

84, rue Sainte-Catherine Ouest
Montréal (Québec) H2X 1Z6

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