Le coffre à jouets dégivré : patiner dans l’imaginaire de l’enfance

entrevue avec
Hugo Laliberté et Stefano Gemmellaro
Entrevue

« Le coffre à jouets dégivré » d’Ottomata et Doki

publication
27 janvier 2026
mise à jour
28 janvier 2026
temps de lecture
6 minutes
Un texte de
Philippe Couture

Sur la glace, des billes néon rebondissent comme dans une machine à boules géante, tandis qu’une rivière de lave ondule, refroidie à coups de flocons. Avec « Le coffre à jouets dégivré », la patinoire du Quartier des spectacles devient un terrain de jeu interactif, inspiré des jeux d’enfance et activé par le mouvement du public. Rencontre avec Hugo Laliberté (Ottomata) et Stefano Gemmellaro (Doki), créateurs d’une œuvre aussi ludique qu’inédite sur glace.

« Le coffre à jouets dégivré », ça commence par une belle histoire d’amitié, non ?

Hugo Laliberté : Ottomata et Doki, c’est le troisième ou le quatrième projet qu’on fait ensemble, et on se connaît très bien. On s’aime pour vrai, et on a énormément de plaisir à travailler ensemble. Cette complicité-là, on voulait qu’elle se ressente dans l’œuvre. Quand on s’est assis pour imaginer un projet pour la patinoire, les premières idées étaient déjà très ludiques, un peu loufoques. On avait surtout envie d’avoir du fun, et ça a été le cas tout au long du processus.

Stefano Gemmellaro : Ce sont des créations de longue haleine, qui s’étendent sur des mois, voire des années, donc si on n’a pas de plaisir sur le chemin, ça devient très lourd. Là, au contraire, notre relation de travail et notre amitié ont nourri l’imaginaire. Ce qui se retrouve aujourd’hui sur la glace, c’est aussi le reflet de cette énergie-là, de cette liberté qu’on s’est donnée.

Hugo Laliberté : Et il faut dire que le Quartier des spectacles nous a fait confiance. On nous a laissés aller dans cette folie ludique, sans trop de retenue. On savait que ce qu’on proposait sortait un peu des sentiers battus, mais c’était assumé. On voulait créer une œuvre joyeuse, accessible, qui donne envie de jouer, autant pour nous pendant la création que pour le public aujourd’hui.

Le jeu, justement, est au cœur du projet. Pourquoi était-ce si important ?

Stefano Gemmellaro : Quand on s’est assis ensemble au départ, on s’est dit une chose très simple : beaucoup d’œuvres numériques publiques abordent des thèmes lourds — politiques, climatiques, parfois assez sombres. Nous, on avait envie d’aller ailleurs.

Hugo Laliberté : Et surtout, on voulait des jeux qui passent par le corps. Chez Ottomata, notre travail est toujours très lié à la physicalité. Ici, les interactions demandent de se déplacer, de patiner, de partager l’espace avec les autres. Ce n’est pas une expérience qu’on vit seul devant un écran. Le jeu devait se déployer dans l’espace, à travers le corps, dans une dynamique collective. C’est à partir de là que les trois tableaux ont pris forme, chacun inspiré d’un type de jeu différent, mais tous reliés par cette idée de plaisir partagé.

Comment avez-vous trouvé un langage commun pour concevoir une œuvre qui s’adresse à toutes et à tous ?

Stefano Gemmellaro : Malgré nos cultures différentes, il y a un point qui nous relie : les jeux de l’enfance. Les jeux de cour d’école, les flippers, les jeux vidéo… Ce sont des références qui traversent les frontières. Peu importe d’où on vient, on a toutes et tous déjà joué à la course, à éviter le sol, à faire rebondir quelque chose.

Hugo Laliberté : On est aussi à peu près de la même génération, donc on partage ces souvenirs-là. Que ce soient les billes, les machines à boules, les pistes de course ou les arcades, c’est un langage universel. On s’est dit que si on s’appuyait sur ces mécaniques de jeu simples et instinctives, le public comprendrait immédiatement quoi faire, sans explication. C’est ce qui nous permet de rejoindre des patineuses et patineurs de tous âges, de tous niveaux, de toutes origines.

« Autoroute zéro-gravité », premier monde de la vidéoprojection « Le coffre à jouets dégivré » d’Ottomata et Doki
« Monde néon », deuxième monde de la vidéoprojection « Le coffre à jouets dégivré » d’Ottomata et Doki
« Le sol est en lave ! », troisième monde de la vidéoprojection « Le coffre à jouets dégivré » d’Ottomata et Doki

Pouvez-vous nous décrire les trois mondes que traverse le public ?

Stefano Gemmellaro : Le premier, l’Autoroute zéro-gravité, est une piste flottante, presque gonflable. Les patineuses et patineurs déclenchent des traînées lumineuses, attrapent des étoiles, font décoller des véhicules. Tout est léger, en mouvement constant.

Ensuite, le Monde néon s’inspire des machines de pinball. Les billes rebondissent, les compteurs s’affolent, le décor se transforme au rythme des passages. Plus le public interagit, plus le monde devient intense.

Enfin, Le sol est en lave ! reprend ce jeu mythique de l’enfance. Une île volcanique surgit sur la glace, la lave coule, des canons à neige tentent de rétablir l’équilibre. C’est le tableau le plus chaotique, mais aussi très spectaculaire.

Concevoir une œuvre interactive sur glace — une pratique encore presque inédite au Canada — est-ce un défi particulier ?

Hugo Laliberté : Oui, énormément. En termes d’interactivité sur glace, on est encore au tout début de l’exploration, surtout au Canada. Il existe du mapping, bien sûr, mais une œuvre véritablement interactive, pensée pour être activée par des centaines de patineuses et patineurs en mouvement, c’est extrêmement rare. Pour nous, c’était à la fois très excitant et très exigeant, parce qu’il n’y a pas beaucoup de références sur lesquelles s’appuyer.

Stefano Gemmellaro : La patinoire devient un immense canevas, mais un canevas vivant, instable. Le défi, c’était de ne pas faire de l’interactivité juste pour cocher une case. On ne voulait surtout pas que ça devienne « gadget ».

La patinoire est une surface immense. Quels défis cela pose-t-il quand on conçoit une œuvre interactive à cette échelle ?

Hugo Laliberté : La patinoire, c’est une très grande surface, avec plusieurs projecteurs, des centaines de personnes sur la glace en même temps, et une interactivité multiple. Le défi, c’est de garder une cohérence d’un bout à l’autre de la glace. C’est là que l’idée des zones, un peu comme dans une cour d’école, a été déterminante. Certaines interactions sont très localisées, d’autres embrassent toute la patinoire avec des effets plus grandioses. Le plus difficile, c’était de maintenir une cohérence globale, de faire en sorte que l’œuvre se lise comme un tout, malgré la multiplicité des interactions et des niveaux d’engagement possibles.

Stefano Gemmellaro : Il fallait aussi penser la circulation. Sur une patinoire, les gens ont tendance à tourner en rond. Là, on demande au public d’aller plus loin : d’entrer en relation avec les autres, de changer de trajectoire, de comprendre qu’il existe différentes zones de jeu. Un peu comme dans une cour d’école, où tout le monde ne joue pas au même jeu au même endroit.

Pensée pour accueillir des centaines de corps en mouvement, l’œuvre ne se donne jamais deux fois de la même façon. Elle évolue au rythme du public, de ses trajectoires, de ses élans. Plus qu’un spectacle à regarder, Le coffre à jouets dégivré propose une manière de se réapproprier l’hiver, ensemble, au cœur de la ville. L’accès est gratuit — il ne reste qu’à venir jouer.

Le coffre à jouets dégivré

par Ottomata et Doki  
Dans le cadre de la 16e édition de LUMINO

Du 31 janvier à la mi-avril 2026
Patinoire de l’esplanade Tranquille
Tous les jours à 18 h 30, 20 h 30 et 21 h 30


Cette vidéoprojection est produite par le Partenariat du Quartier des spectacles et rendue possible grâce au soutien financier de Tourisme Montréal et du ministère du Tourisme dans le cadre de l’EPRTNT pour la région touristique de Montréal.

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