La 20ᵉ édition du FTA : « Réinterroger ce que veut dire les Amériques »

entrevue avec
Martine Dennewald et Jessie Mill
Codirectrices artistiques, Festival TransAmériques (FTA)
Entrevue

« Bosque » de Clarice Lima, présenté les 30 et 31 mai à la place des Festivals, et les 3, 6 et 7 juin à la place d’Armes

publication
27 mai 2026
mise à jour
27 mai 2026
temps de lecture
4 minutes
Un texte de
Philippe Couture

Abya Yala plutôt qu’Amériques. Féria plutôt que festival. Pour la 20ᵉ édition du FTA, les codirectrices artistiques du FTA, ont voulu nommer les choses autrement et poser leur regard au sud du Río Grande. Rencontre avec Jessie Mill et Martine Dennewald.

Pour cette 20ᵉ édition anniversaire, 41 ans après la création du FTA en 1985, comment vous emparez-vous cette histoire ?

Martine Dennewald — Notre intention n’était pas de brosser l’histoire du festival, mais de prendre une référence précise dans ce passé : le moment de la fondation, avec son nom, Festival de théâtre des Amériques, et les voyages que faisait la fondatrice Marie-Hélène Falcon vers le sud. À partir de là, nous avons voulu réinterroger cette notion des Amériques. C’est quoi ce territoire énorme ? Comment le désigner ? On dit Chili, Brésil, Argentine, oui. Mais on peut aussi dire Zapotec, Quechua, Aymara. Dans notre programmation, on aime utiliser l’appellation Abya Yala, telle que la nomment les Premiers peuples.

Jessie Mill — Abya Yala désigne une réalité ancestrale où n’existaient pas les frontières actuelles, et cette désignation est aujourd’hui réactivée dans le travail de penseuses et pensants autochtones qui réfléchissent en dehors de la norme des États. Quand on voit un spectacle comme Bardaje de Lukas Avendaño, on est vraiment dans cet espace temporel et géographique inédit. Il y a dans les Amériques un tas de pensées très novatrices, comparables à l’afrofuturisme, qui font naître au plateau des manifestations très inspirantes.

Le Brésil est très présent cette année. Qu’est-ce que ces spectacles racontent de la création contemporaine là-bas ?

Martine Dennewald — Le Brésil est artistiquement effervescent. Nous n’avons pas d’ambition représentative, c’est impossible ! Mais nous traversons, comme d’autres grands festivals internationaux, un moment de grande ouverture aux scènes brésiliennes, qui résonnent avec nos publics. Quelque chose se passe. Janaína Leite, par exemple, arrive à déployer une grande œuvre qui rencontre les désirs gourmands des festivalier·ères, Historia do olho, tout en demeurant dans une esthétique très fun, très grinçante, très risquée. Et c’est assez rare, parce qu’en Amérique latine, on trouve souvent ce caractère grinçant plutôt dans des productions modestes, montrées dans la marge.

Cette programmation semble traversée par un rapport décomplexé aux styles de danse, le folklore, les danses en ligne. Une tendance observée sur le terrain ?

Jessie Mill — Il y a effectivement de la danse en ligne dans Braids & Heritage de Stacey Desiliers et Joshua Colin, et dans Slidin’ thru de Jeremy Nedd. Dans Adentro! de Diana Szeinblum, les interprètes ont travaillé à partir de vidéos YouTube de danses folkloriques argentines, pour voir ce que ça fait ressortir du rapport au genre, du rapport au pouvoir. Il y a cette digestion décomplexée des styles chorégraphiques qui, je trouve, est assez heureuse, elle décoince notre manière d’investir le champ de la danse contemporaine.

« Adentro ! » de Diana Szeinblum, présenté du 28 au 31 mai à l’édifice WILDER
« Braids & Heritage » de Stacey Desilier, présenté du 2 au 6 juin au Monument-National
« Slidin’ thru » de Jeremy Nedd, présenté les 7 et 8 juin au parc Sœur-Madeleine-Gagnon

Le spectacle d’ouverture, « Baldwin and Buckley at Cambridge » d’Elevator Repair Service, nous amène vers la scène new-yorkaise.

Martine Dennewald — Ce n’est pas un nouveau spectacle, et il n’est pas très représentatif de la nouvelle scène new-yorkaise, mais il incarne un certain savoir-faire de la scène expérimentale américaine.

Jessie Mill — C’est la situation politique actuelle qui nous a ramenées vers cette pièce. Faire résonner la voix de Baldwin en début de festival nous semblait totalement approprié dans une Amérique trumpiste, où son propos, le rêve américain s’érige au détriment des communautés afro-américaines, résonne fortement. De New York, on doit aussi mentionner le retour de Trajal Harrell avec The Romeo. Il a rassemblé son clan, des interprètes formidables qui maîtrisent son langage, sa nonchalance et son ultra-précision, chacun avec une individualité très forte. C’est une grande parade de présences qui se présentent au monde. Ce qui m’emballe, c’est qu’il n’y a pas d’éditorial appuyé nulle part, sur la différence, la queerness, l’art même. Mais il y a tellement de force contenue dans ces présences-là que ça dit tout ce qu’il peut y avoir à dire.

La place que le FTA prend dans l’espace public dans le Quartier des spectacles, est-ce une préoccupation particulière pour vous ?

Jessie Mill — Une question qui nous anime : quelles sont les œuvres qui vont créer un dialogue fort avec la population, avec l’architecture ? Avec la Feria FTA, sur l’esplanade Tranquille, on invente un marché, on ouvre un bar, mais en restant fidèles à ce que nous sommes, en créant de l’hospitalité, en favorisant artisans, libraires, sérigraphistes. Et, surtout, il y a un désir d’être vraiment dans la fête.

Martine Dennewald — On est aussi ravies d’investir la place des Festivals avec Bosque de Clarice Lima. Ce qui est beau dans ce projet, c’est la mise en place d’un langage commun qui crée une communauté singulière à chaque ville, ça raconte quelque chose de Montréal. Il y a aussi dans Bosque un manifeste écologique non littéral qui nous parle beaucoup : l’idée d’une forêt posée dans un paysage ultra-urbain. Ce n’est pas pour rien qu’on a accolé ce projet à notre journée d’écologie décoloniale.

« Baldwin and Buckley at Cambridge » d’Elevator Repair Service, présenté du 28 au 31 mai à la Place des Arts
« The Romeo » de Trajal Harrell, présenté du 4 au 6 juin au Théâtre Jean-Duceppe

Festival TransAmériques (FTA)

Du 28 mai au 10 juin 2026

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