Festival international Nuits d’Afrique : la maison qu’on ne quitte jamais

entrevue avec
Suzanne Rousseau
cofondatrice et directrice générale, Festival international Nuits d’Afrique
Entrevue
publication
7 juillet 2026
mise à jour
7 juillet 2026
temps de lecture
5 minutes
Un texte de
Philippe Couture

Pour ses 40 ans, le Festival international Nuits d’Afrique ne se contente pas de célébrer son passé, il le fait revenir sur scène. Suzanne Rousseau, cofondatrice et directrice générale, nous explique comment une programmation à trois vitesses raconte l’histoire d’un festival resté fidèle à lui-même depuis le Club Balattou.

Le festival fête ses 40 ans. Qu’est-ce qui a changé depuis les débuts, et qu’est-ce qui est resté intact ?

Suzanne Rousseau — C’est une édition qu’on voulait vraiment digne de 40 ans d’histoire, alors on a construit la programmation à trois niveaux. D’abord les artistes du patrimoine, ceux qui ont marqué le festival à travers les décennies et qu’on ramène cette année, Oumou Sangaré, qui fait l’ouverture officielle, ou Tabou Combo, qui avait commencé sa carrière chez nous en 2000. Ensuite, ceux qu’on a aidés à se faire connaître alors qu’ils étaient inconnus ici, et qui ont grandi avec le festival. Et la relève, celle qu’on découvre à l’année grâce à nos séries régulières et au concours Syli d’Or, un incubateur où 36 groupes se présentent sur deux mois, chaque hiver.

Le festival a été créé en 1987, et il n’avait lieu qu’au Club Balattou, pendant quinze jours, à une époque où aucun de ces groupes n’était encore connu en Amérique. Le nom même du festival vient de ce lieu fondateur, et notre recette de succès en découle directement. On dit « Nuits d’Afrique », mais on a toujours représenté aussi les Antilles et l’Amérique latine, parce que tout ce qui vient d’Afrique s’est répandu là aussi. L’Afrique, c’est un continent d’une cinquantaine de pays et d’un mélange incroyable de richesses musicales, et cette diversité s’est retrouvée codée dans notre programmation dès le départ.

Vous appelez certains artistes « les enfants de Nuits d’Afrique ». Qui sont-ils ?

Suzanne Rousseau — Ce sont des artistes de la scène locale qui ont grandi avec nous depuis une vingtaine d’années, Wesli, Kizaba, Djely Tapa, King Shadrock, les Frères Sissokho, Kalabanté, Joyce N’Sana, entre autres, qui ont depuis remporté une reconnaissance internationale. Ce qui les distingue, c’est que le festival reste leur maison : ils peuvent venir nous voir sans rendez-vous, que ce soit au bureau ou le soir au Balattou. Ils viennent voir « papa Touré » (ndlr Lamine Touré, président et cofondateur du festival avec Suzanne Rousseau). C’est vraiment ça, être un enfant de Nuits d’Afrique.

Il paraît qu’il y a une chanson-hommage créée spécialement pour cette édition. Qu’est-ce que vous pouvez m’en dire ?

Suzanne Rousseau — On voulait faire une sorte de We Are the World de Nuits d’Afrique. J’en ai parlé à Meiway, un grand artiste ivoirien qui avait fermé le festival l’an dernier. Il s’est investi tout de suite, sans même demander de compensation. Pour moi, ça dit beaucoup sur ce que représente le festival pour ces artistes.

La chanson s’appelle Unis par les nuits. Tiken Jah Fakoly, Diblo Dibala et Tabou Combo y participent, et le refrain a été enregistré ici, dans des studios montréalais, par la scène locale, une rencontre entre artistes qui ne se connaissaient pas tous, et qu’on a filmée. Elle sera chantée en direct le 19 juillet, dernier soir du festival, pendant le concert de Diblo Dibala au Parterre, juste avant celui de Tiken Jah Fakoly, Tabou Combo va même rester une journée de plus spécialement pour l’occasion. 

Oumou Sangaré, en performance au MTELUS le 7 juillet

Parlez-moi d’Oumou Sangaré. Pourquoi elle, pour ouvrir cette 40ᵉ édition ?

Suzanne Rousseau — Elle avait joué au défunt Medley en 1999, puis en 2000 avec l’ex-Spectrum. Pour les 25 ans du festival, elle était revenue, et il y a eu un moment que je n’oublierai jamais : en entrevue, monsieur Touré était présent, et elle lui a chanté une chanson, je ne sais même pas ce qu’ils se disaient, mais ils pleuraient tous les deux. Quand j’ai appelé son gérant pour l’inviter à ouvrir les 40 ans, je lui ai dit : je veux la faire pleurer encore une fois avec monsieur Touré.

Au-delà de ce lien personnel, Oumou Sangaré représente une culture wassoulou extrêmement riche, et une artiste restée fidèle à ses causes, elle défend les droits des femmes depuis toujours. Ouvrir cette édition anniversaire avec une femme qui porte cette voix-là n’est pas un hasard.

Et Tabou Combo, Diblo Dibala, qu’est-ce que ces retrouvailles racontent ?

Suzanne Rousseau — Tabou Combo revient chaque fois, et pour une bonne raison : la communauté haïtienne est une communauté extrêmement importante pour le festival, et faire partie de Nuits d’Afrique est une grande fierté pour eux. Diblo Dibala, lui, est de la génération qui a fait naître le soukous dans les années 90, il a fait sa toute première scène live à Montréal, au Balattou, avant de connaître la consécration en Europe et en Afrique. Ici, à ses débuts, c’était nous, sa famille. 

Le site du festival a beaucoup changé de visage du Balattou au Quartier des spectacles. Est-ce que l’esprit a survécu ?

Suzanne Rousseau — Le festival a quitté le Balattou pour le boulevard Saint-Laurent, puis le parc Émilie-Gamelin de 1995 à 2010. En 2011, pour les 25 ans, on nous a proposé de migrer vers le Quartier des spectacles. Ce changement a fait passer le festival à un autre niveau. En 2022, on a pu étendre le site jusqu’à l’esplanade Tranquille, ce qui nous a donné une deuxième scène et l’espace pour bonifier le marché Tombouctou.

Mais malgré tous ces changements de site, nous veillons à ce qu’on ne s’éloigne jamais du mandat. Monsieur Touré me pose souvent la question, en regardant la programmation d’une même journée : est-ce qu’on a voyagé aujourd’hui ? Il faut toujours voyager, l’idée de diversité doit se retrouver dans chaque journée du festival. C’est ce qui fait qu’il reste, encore aujourd’hui, la maison des artistes.

Festival international Nuits d’Afrique

Du 7 au 19 juillet 2026

Culturellement vibrant

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