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x-fois gens chaise: Faire la lumière entre les pas

24 mai 2012

Texte principal du billet

par Laurie Bédard

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Le printemps s'est présenté prématurément cette année à Montréal. En plus de la chaleur, la métropole s'est vigoureusement réveillée de son sommeil hivernal, et malgré l'apparition du grand mouvement qui y échauffe ses rues depuis un bon moment déjà, il s'avère qu'en cette période trouble, il fait bon de s'arrêter, suspendre le moment, de lever la tête.

Ça tombe bien.

Les prochains jours promettent quelques surprises en altitude car on y accueillera l'oeuvre x-fois gens chaise d'Angie Hiesl.

Active en Allemagne depuis les années 1980, Angie Hiesl multiplie les installations et a récolté de nombreux prix, dont le Cologne Honorary Theatre Prize de la SK-Foundation for Culture en 2001. En 1996, ses oeuvres ont également été honorées du Förderpreis par le ministère de la Culture de la Rhénanie-du-Nord-Westphalie. Son oeuvre x-fois gens chaise sera présentée au pôle Quartier latin du Quartier des spectacles à l'occasion du Festival TransAmérique du 24 au 27 mai.

Le spectacle se déroule discrètement, sur certaines façades des édifices publics de la ville. À quelques mètres au dessus de nos têtes sont fixées des chaises blanches en acier. Surplombant les rues montréalaises, dans le tintamarre actuel du Quartier latin, une douzaine de personnes âgées s'y tiennent, comme en suspension dans le paysage. Certains tricotent, d'autres lisent un journal, une dame plie des vêtements. Si certains d'entre eux ont fait le voyage depuis l'Europe pour la performance, d'autres ont étés choisis parmi des citoyens locaux. L'artiste m'expliquait, dans un entretien accordé la veille de la première, que ces personnes inspirent son travail selon les différentes aptitudes, idées, physionomies qu'elles proposent. Elle procède pour la sélection comme si elle choisissait les pièces d'une exposition d'êtres humains.

Il s'agit d'exposer la vie de ces gens dans l'espace public, de juxtaposer le cadre urbain à la présence de ces personnes âgées en créant un face à face générationnel, auquel viennent s'ajouter des écarts de position en verticalité et en luminosité. Pour qui veut bien lever la tête et observer le spectacle du quotidien humain qu'est aussi le vieillissement, l'espace public devient ici un lieu de représentation, dévoilant la mise en tension du temps et de l'humain dans l'espace, c'est-à-dire également la zone de médiation des rapports que le spectateur entretient avec ces phénomènes. Le corps de ces personnes devenu à la fois le sujet et la matière de l'oeuvre, il devient accessible à quiconque de les considérer à partir du lieu public dans lequel ils sont exposés. Le spectateur est donc amené à travers son propre quotidien (une balade dans la ville, des emplettes dans les magasins avoisinants, le trajet en revenant du travail, etc.) à mesurer son propre rapport à l'expérience de ces personnes, qui y exposent aussi leur vie. L'oeuvre exacerbe par les tensions ainsi créées la représentation publique (donc politique) de la dimension personnelle des acteurs comme celle des spectateurs.

Compte-tenu de la situation politique actuelle, provoquant des marées de jeunes gens mais aussi de personnes de tout acabit qui déferlent quotidiennement dans les rues, juste au dessous de l'oeuvre d'Angie Hiesl, on pourra prévoir une tension d'autant plus présente entre les activités tantôt décuplées - ou encore empêchées - des citadins.

Selon l'artiste, en tant que valeurs exposées au public, les personnes prenant part à l'oeuvre d'art sont, par leur âge, confrontés à leur propre expérience, c'est-à-dire entre autres, pour certains, leur rapport à la deuxième guerre mondiale, pour d'autres à mai 68. Sans évidemment insinuer aucune comparaison entre ces événement, la présence de ces corps humains, habités par les récits personnels et politiques qui font leur expérience, questionne toutefois la valeur de ce qu'ils représentent au sein de la société.

Des oppositions ou des rapprochements s'effectuent alors entre les histoires particulières que portent ces corps et l'environnement au dessus duquel ils sont suspendus. Le croisement du personnel et du politique entraîne dès lors une accentuation de la présence des personnes âgées, mais aussi une réflexion notre propre vieillissement, sur les valeurs de notre jeunesse, sur les choix sociaux et les conséquences qu'ils sous-tendent.

Que peuvent nous apporter les personnes âgées? Quel sort leur réserve-t-on? Qu'avons-nous de changé depuis leur passage sur ces rues? Vers quel état, physique ou politique le passage du temps et des gens dans l'espace publique nous mène-t-il?

Si les rues de Montréal voient résonner un bon lot de pas et de toute sortes de choses sur le bitume chaud des derniers mois, c'est pourtant au dessus de nos têtes que notre regard devra se porter dans les prochains jours pour avoir la chance d'observer le travail d'Angie Hiesl. Ce décentrement arrive à point.

Ne manquez pas la chance de porter ce regard vertigineux sur x-fois gens chaise.

Regardez quand même où vous mettrez les pieds.

Ce qu’on en dit

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